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Au nom du pain et du fric et de la tragédie

Ce texte a été présenté par Frédéric Boisrond le 15 juin 2012 au Colloque international sur le rôle des ONG en Haïti, une initiative de Incas productions (www.incasproductions.com)

L’auteur est Sociologue d’origine haïtienne. Il est Chargé de cours à l’Université McGill. Il est Président directeur général de Solutions Feedback Actif, une firme qui développe des stratégies d’affaire pour des entreprises à but non-lucratif. En 2008-2009, il était Directeur général de Action contre la faim Canada. En 2005, il a  implanté le YMCA en Haïti.

Déclaration d’intérêts : Je ne suis pas rémunéré pour faire cette présentation. Mes recherches ne sont pas subventionnées. Incas productions ne m’a pas suggéré ni imposé des limites sur le contenu de ma présentation. Je m’adresse donc à vous en esprit libre.

De tout temps, l’aide international a eu pour premier objectif d’améliorer la croissance économique des pays donateurs. C’est sur ce modèle qu’a été conçu le Plan Marshall après la Deuxième guerre mondiale pour ainsi permettre aux économies de l’Europe de l’Ouest, ravagés par la Deuxième grande guerre, de redevenir des partenaires économiques des États-Unis (i). Plus récemment, les États-Unis ont réclamé la paternité du développement économique des pays émergents. En Avril 2012, Hilary Clinton a déclaré à l’Agence France Presse que des pays comme la Chine, l’inde et l’Indonésie avaient été capables de prospérer grâce à un système d’aide internationale mis en place par les États-Unis. Avec des milliards d’habitants des pays comme la Chine et l’Inde sont non seulement des réservoirs de main-d’œuvre pour les économies occidentales, ils représentent aussi des milliards de consommateurs potentiels. En 1981, 84% des Chinois vivaient avec moins de 1,25 $US par jour. En 2005 ce taux n’était plus que 16 % (ii). Selon une étude du Boston Consulting Group, sur les 12,5 millionnaires du monde, 1,11 million d’entre eux sont Chinois. L’Inde occupe le 12ième rang du palmarès des pays ayant le plus de millionnaires.En Indonésie,les 242 millions d’habitants gagnent en moyenne 3 843$ par année. L’amélioration de la croissance économique est centrée sur une solide démocratie parlementaire et sur un taux d’alphabétisation de 91%. Dans un tel contexte la stabilité sociale et la santé économique de ces pays en font des partenaires économiques plus qu’intéressants.


L’aide au développement auquel Hilary Clinton fait référence est le Trade Capacity building, une approche préconisée par l’Organisation mondiale du commerce qui lie le développement et l’éradication de la pauvreté à la capacité d’un pays à participer au commerce international.Mieux connu sous le nom du Programme de Doha, cette approche prévoit un ensemble de mécanismes pour renforcer la capacité des pays en voie de développement par leur participation au système commercial international. Ceci implique la mise en place d’un régime fiscal transparent, un système bancaire et financier bien réglementé, un service douanier efficace et un environnement favorable et stable pour le commerce (iii). Avec une démocratie naissante, boiteuse, contestée, parfois renversée, Haïti a été incapable de réunir les conditions pour améliorer sa capacité de participer au commerce international. Instabilité politique, insécurité tant pour les personnes que pour les investissements, absence de projet de société et un État déstructuré ne peuvent pas garantir la cohésion sociale nécessaire au commerce international.

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Avec ses 9 millions d’habitants dont 61% sont analphabètes, 78% qui vivent sous le seuil de pauvreté et 56% qui vivent dans une pauvreté extrême, Haïti représente un petit marché risqué et peu rentable. En moyenne les Haïtiens ne disposent que de 1 000$ par année pour leur subsistance. Leur espérance de vie est de 62 ans et seulement 1,1% des Haïtiens ont atteint le niveau universitaire. Avec un tel bilan, ce pays n’est pas à la veille de représenter un intérêt pour les marchés occidentaux et émergents.

 

La prospérité du Canada comme premier critère pour obtenir de l’aide canadienne

On peut diviser les pays qui reçoivent l’aide du Canada en 2 groupes : Le premier groupe est constitué de pays où les revenus sont moyens et ce, malgré un grand nombre de personnes qui vivent dans la pauvreté. Dans le classement annuel de l’ONU, ces pays se retrouvent dans la catégorie Développement humain moyen. Ces pays ont une gouvernance solide, ce qui leur permet de mettre en place des plans de développement bien défini. La présence de l’ACDI dans des pays à développement humain moyen vise à favoriser d’éventuels échanges économiques, donc la prospérité du Canada. L’ACDI affirme ouvertement dans sa documentation qu’elle maintient une présence dans ces pays afin de faire avancer les intérêts du Canada (iv).
L’Indonésie est un bon exemple des avantages recherchés par le Canada dans l’aide qu’il octroie aux pays à développement humain moyen. En 2009, L’ACDI avait désigné l’Indonésie comme l'un de ses pays prioritaires après que le gouvernement de ce pays ait établi sa stratégie en matière de développement. Pour réaliser sa stratégie pro-croissance, pro-emploi et anti-pauvreté (v), le gouvernement a réformé sa fonction publique, son système de justice, son système fiscal et douanier. L’ACDI en a fait un pays prioritaire puisque le plan du gouvernement indonésien visait à favoriser une croissance économique durable, ce qui pouvait être profitable pour les exportations canadiennes de blé, de pommes de terre, de produits chimiques, de machinerie, de produits électriques, de métaux de base et de produits minéraux.

Haïti ne se qualifie pas pour de l’aide au développement

Haïti s’inscrit dans le groupe des pays très pauvres qui ont une gouvernance faible, des systèmes corrompus et qui sont incapables de mettre en place des plans de développement. L’ONU classe Haïti dans la catégorie des pays à développement humain faible. Dans ce groupe figurent la République démocratique du Congo, la Guinée Bissau et le Sierra Leone soient les plus grands récipiendaires de l’aide internationale, des pays en faillite avec un niveau de pauvreté totalement inacceptable. Puisque Haïti ne répond pas aux exigences du Trade Capacity Building et qu’il n’offre pas un environnement favorable au commerce, la programmation du Canada et celle de tous les autres bailleurs de fonds se limitent à l'aide humanitaire, des programmes d’urgence et des initiatives de paix. Ces activités sont généralement réalisées par des ONG.

L’aide humanitaire ne permet pas de faire du développement : l’exemple des Maisons Laprise

L’aide internationale octroyée à Haïti n’a pas pour objectif de faire du développement humain, économique et social. Elle ne vise pas à inscrire Haïti dans le Trade Capacity Building et à en faire un partenaire économique. Elle ne sert qu’à soulager la misère et au mieux à entretenir un bassin de main-d’œuvre à bon marché.


Un contrat passé entre l’ACDI, La Croix-Rouge et les Maisons Laprise dans le but de fournir de l’hébergement temporaire aux Haïtiens après le tremblement de terre, permet de comprendre les retombées de l’aide humanitaire et le fonctionnement des ONG.Ce contrat permet surtout de comprendre comment la faiblesse de l’État et de ses institutions, l’absence de consensus, de vision et de leadership contribuent à maintenir le pays dans la pauvreté.


En juin 2010, La Presse publiait un article qui révélait que suite au tremblement de terre, La Croix-Rouge canadienne en partenariat avec l’ACDI, avait passé un contrat de 28 millions de dollars avec les Maisons Laprise, une usine de maisons préfabriquées située à Montmagny au Québec, pour la fabrication de 7 500 unités d’habitations temporaires destinées aux sinistrés de Jacmel et de Léogane. Autre acteur québécois, c’est SNC-Lavalin que La Croix-Rouge a mandaté comme conseiller en chaine d’approvisionnement et qui a lancé les appels d’offres. C’est cette même firme québécoise qui a agit en tant qu’expert conseil pour les aspects techniques du produit.

Ces habitations sont composées d’une enveloppe extérieure de contreplaqué, d’une toiture en tôle ondulée et d’une structure en bois et ont une durée de vie utile de 5 ans.La Croix-Rouge avait pris soins de mentionner qu’elle priorisait du bois provenant de forêts gérées de façon durable et le Président de Maison Laprise a choisi d’utiliser du bois québécois. Autres dépenses directes dans l’économie québécoise, Maisons Laprise a aménagé une usine consacrée exclusivement au projet et a embauché des dizaines de travailleurs à des postes d’opérateurs, d’assembleurs, de manutentionnaires et de superviseurs. Le Maire de Montmagny s’est réjoui de ce contrat qui a eu des retombées directes pour sa ville qui était aux prises avec d’importantes difficultés économiques depuis la fermeture de l’usine Whirpool en 2004.

Au nom de l’urgence, les Haïtiens ont reçu un produit dont la durée de vie ne fait que repousser leur problème d’hébergement. Destinées à Jacmel et Léogane, ces maisons sont arrivées par le port de la capitale et le processus de dédouanement a duré plusieurs semaines. En plus du temps consacré au transport routier, l’assemblage a pris 2 fois plus de temps que prévu. Maisons Laprise a mis ces retards sur le compte de travailleurs haïtiens inexpérimentés. À cela, il faut ajouter des retards causés par des procédures légales et juridiques entourant la propriété des terrains où devaient être érigés les abris.

Pour ce projet, le Président de Maisons Laprise a reçu en janvier 2012, un prix qui récompensait les visionnaires d’affaires. Lors de la remise du prix Le bon coup, on a souligné qu’au début, les calculs permettaient d’estimer à 8 minutes le temps de production d’une unité d’habitation. Mais la performance du personnel et le système de production se sont avérés tellement efficaces que le temps de production a été réduit à 4 minutes et demie. Devant cette performance, la cadence de production a du être ralentie parce que la capacité de recevoir les unités et de les installer ne pouvait êtreabsorbée en Haïti.

Étrangement, malgré la réduction de la production, ce n’est qu’un an plus tard soit en août 2011, que Maisons Laprise a procédé aux premières mise-à-pieds. Surplus de main-d’œuvre, goulot d’étranglement, manque de préparation de la main-d’œuvre, obstacles juridiques, délais de livraison non-respectés suffisent pour expliquer qu’un tel projet ne mérite pas un prix et n’est certainement pas l’œuvre d’un visionnaire. Par contre, si ce même projet est analysé en tenant compte des retombées pour le Québec, il faudrait reconnaitre que Maisons Laprise a fait plus qu’un bon coup.Ce projet financé par des donateurs et des contribuables canadiens et québécois qui voulaient aider les Haïtiens aura servi à relancer l’économie de Montmagny et n’a eu aucune retombée économique en Haïti. Au mieux, les Haïtiens ont hérité d’un cataplasme pour les faire patienter. Si chaque abri temporaire pouvait héberger une famille de 4 personnes, dans 5 ans, il faudra s’occuper de plus de 30 000 sans-abris. Dans 5 ans, ces sans-abris représenteront une nouvelle opportunité d’affaire pour Maisons Laprise. Dans 5 ans, La Croix-Rouge aura un argument pour collecter des fonds. Dans 5 ans les abris construits par Maisons Laprise et financés par La Croix-Rouge et l’ACDI représenteront un cadeau de 28 millions de dollars de déchets dont la récupération sera une autre opportunité d’affaire pour une entreprise étrangère.

Prioriser les occasions d’affaire pour les entreprises des pays donateurs

Les Haïtiens s’attendaient à ce que l’aide versée ou promise après le tremblement de terre soit une occasion de relancer leur économie.C’est mal comprendre le fonctionnement de l’aide internationale.Elle représente avant tout des occasions d’affaires pour les entreprises des pays donateurs.Après le 12 janvier 2010, le Ministère de l’Industrie et du commerce du Québec s’était empressé d’identifier les occasions d’affaires que pouvaient réaliser les entreprises québécoises. Le Ministère avait d’abord identifié des secteurs d’intérêt pour les entreprises québécoises dont la réfection des réseaux de transport, l’électrification et la construction de logements. Par la suite, il avait identifié les organisations internationales qui pouvaient leurs offrir des occasions d’affaires. La Banque interaméricaine de développement, la Banque mondiale, l’ONU et l’ACDI ont été identifiés comme cibles prioritaires. Résultats, en 2010, les exportations de biens du Québec à destination d'Haïti s'élevaient à 25,1 M$, ce qui représentaient une hausse de 106% par rapport à 2009 (vi) . Cette même année, le Québec a importé pour 1,7 M$ de biens en provenance d'Haïti. À part quelques mangues et des goyaves, ces importations  sont constituées de T-shirts, de survêtements de sport et de combinaisons de ski. La nature même de ces importations indique que des entreprises québécoises profitent de ce bassin de main-d’œuvre à bon marché pour faire assembler leurs produits dans des ateliers de misère de Port-au-Prince.


2L’ACDI exige que les programmes qu’elle finance aient un contenu canadien. Ce contenu canadien représente les dépenses faites pour l’achat de biens et de services auprès d’entreprises canadiennes et l’embauche du personnel canadien pour exécuter les projets. Le recours à des produits locaux est une solution de dernier recours.Pour l’ACDI, la participation active d'entreprises, d'organisations et de citoyens canadiens à des projets dans des pays en développement aide à projeter une image positive du pays à l'étranger et à faire progresser les intérêts canadiens sur la scène internationale (vii). C’est sur cette approche qu’a été réalisé le projet de Maisons Laprise et ce sont des projets de ce type qui permettent de garder près de 90% de l’aide dans l’économie canadienne.

Ce qu’il faut retenir du projet Maisons Laprise, c’est qu’il s’agit d’un projet humanitaire donc une mesure d’urgence basée sur le court terme. Ce projet n’a pas pour objectif d’éliminer la pauvreté ou d’améliorer la qualité de vie des Haïtiens à moyen terme. Malgré les discours des politiciens, les prétentions des ONG et les appellations accolées au mode de financement, Haïti reçoit uniquement de l’aide humanitaire pour maintenir la paix sociale tout en permettant aux pays donateurs d’améliorer leurs images et d’injecter des fonds dans leur propre économie.

Dans le cas des Maisons Laprise, on peut constater les résultats de l’absence de leadership de l’État. Si l’État haïtien avait été en mesure de participer au projet, en principe, il n’y aurait pas eu de délais aux douanes et il n’y aurait pas eu de retards causés par les droits de propriété des terrains. Si l’État était structuré et si la Croix-Rouge et l’ACDI étaient de véritables partenaires, la formation de la main-d’œuvre aurait débuté avant l’envoi des maisons et des travailleurs haïtiens seraient venus à Montmagny pour perfectionner leurs compétences. Ce n’est pas SNC-Lavalin qui aurait été retenu comme expert-conseil. Ce serait des professionnels haïtiens qui auraient travaillé à la conception d’abris respectueux de l’environnement, des abris qui respecteraient la dignité des Haïtiens et qui répondraient véritablement à leurs besoins et aux réalités du territoire.


En 2001, les politiques de l’ACDI ont été critiquées par une autre organisation qui relevait du gouvernement fédéral. Droits et Démocratie (viii) avait dénoncé l’emphase mise sur les intérêts du Canada et affirmait que cette approche ne tenait pas compte de l’objectif premier qui devait être l’éradication de la pauvreté. D&R avait révélé que la dimension commerciale des activités de développement de l’ACDI faisait que d’importantes ressources destinées aux projets de développement servaient en réalité à défendre les intérêts commerciaux du Canada. Devenue une véritable nuisance, en avril 2012 le gouvernement fédéral a annoncé la fermeture définitive de D&R.


L’ACDI ne fait pas exception. Des documents officiels de la USAID énoncent clairement l’intention des Américains d’utiliser l’aide internationale comme levier de développement économique interne. Le groupe de recherche sur l’intégration continentale (UQAM) rapportait que lorsque confronté à un Congrès majoritairement républicain et fort insatisfait de l’orientation donnée à l’aide étrangère, le Gouvernement de Bill Clinton a justifié ses demandes en déclarant que 80% de l’aide ne quittait jamais le pays puisqu’il servait à l’achat de biens et de services américains (ix) . Pour le Gouvernement de Bill Clinton, l’aide internationale sert à établir un climat favorable à l’ouverture de nouveaux marchés donc à réunir les conditions gagnantes pour le Trade Capacity building. Rappelons, si cela est vraiment nécessaire, que c’est à Bill Clinton qu’on a confié la gestion des 10 milliards de dollars promis pour la reconstruction d’Haïti. Si ce dernier devait appliquer sa vision de l’aide, 8 milliards seraient dépensés dans les économies des pays donateurs.

Les ONG n’ont pas l’expertise pour faire du développement économique à l’échelle nationale

3La situation actuelle d’Haïti dans l’échiquier économique mondiale n’est pas enviable. Mais d’autres pays ont su tirer profit de cette position pour repenser leur économie. Pour cela, il faut des leaders instruits, inspirés et capables de travailler de façon concertée pour le mieux-être de la population. Il faut des organisations qui travaillent au développement humain, économique et social. Il faut surtout un État de droit fort avec des institutions fonctionnelles capables de faire passer le pays dans la catégorie des pays à développement humain moyen.Malheureusement, en Haïti les ONG ont remplacé l’État et les institutions nationales qui devaient promouvoir et pérenniser le développement humain dans toutes ses dimensions. Les interventions non-encadrées des ONG ont détruit la structure économique et sociale du pays. L’absence de règlementations, l’instabilité politique, l’incapacité de l’État à gérer les ressources naturelles et humaines ont réduit toutes possibilités de développement.Les ONG travaillent dans un contexte où il n’y a pas de plans concertés et pas de mesures de reddition de compte. En réalisant des projets strictement locaux, qui répondent prioritairement aux intérêts des bailleurs de fonds et qui ne s’inscrivent pas dans un plan de développement national, l’État laisse les ONG participer au maintien de cette société de laisser-faire, de sauve-qui-peut et de débrouillardise qui s’observe à travers l’expansion de l’économie informelle.

Les ONG participent au maintien des Haïtiens dans la pauvreté

Ce n’est pas le rôle des ONG de dynamiser l’économie haïtienne. Leurs programmes de micro-crédit, micro-finance, micro-entreprise, micro-boutique et de micro-gestion ne peuvent résulter qu’en du micro-développement et de la micro-croissance. Leur premier objectif n’est pas le développement ni même l’éradication de la pauvreté. C’est ce qui explique que depuis plus de 30 ans, on ne peut pas recenser en Haïti, un seul projet qui a eu un impact sur la réduction de la pauvreté sur le plan national.


Les ONG sont des agents de bonne conscience qui mettent en place des projets qui servent uniquement à soulager la misère. Après le 12 janvier 2010, le Programme alimentaire mondial (PAM, une agence de l’ONU) a mis en place avec des ONG plus de 150 projets de type food for work. Ces programmes consistent à rémunérer les Haïtiens en leur versant l’équivalent de 5$US en vivres plutôt qu’en argent. Le PAM et ses partenaires se sont vantés d’avoir ainsi créé des emplois pour plus de 80 000 Haïtiens. Ce manège irrespectueux qui s’apparente à un échange entre maîtres et esclaves ne permet pas d’injecter de l’argent dans l’économie haïtienne puisque les vivres qui sont distribués sont achetés à l’étranger. C’est le résultat combiné des règles de l’aide et du fait que les ONG ne font pas d’achat local, sous le prétexte que les produits haïtiens ne répondent pas à leurs standards de qualité.


American Refugee Committee, Catholic Relief Services, Mercy Corps et Handicap international ont initié des projets Cash for work. Ces ONG ne décrivent pas le Cash for work comme un travail. Officiellement, cette rémuneration correspond au salaire minimum haitien d’environ 5$US par jour avec pour objectif de faire circuler de l’argent en vue de dynamiser l’économie. Il est evident qu’un tel scenario avec des sommes aussi insignifiantes,ne peut en aucun cas relancer une économie.


Parce qu’elles ne bouleversent pas les règles, parce qu’elles offrent des conditions de travail indécentes, parce qu’elles appliquent la même logique que pour le traitement des travailleurs dans les ateliers de misère, les ONG collaborent au maintien des Haitiens dans la pauvrerté.Parallèlement, les ONG réservent leurs meilleurs emplois aux ressortissants des pays donateurs. Ces expatriés bénéficient de conditions de travail qui sont extrêmement avantageuses dont l’hébergement, le service de domestiques, la nourriture, le transport, les assurances, les billets d’avion, les frais de scolarités pour leurs enfants dans des écoles privées et les allocations de séjour. Les salaires qui leurs sont versés sont comparables ou supérieurs à ce qu’ils auraient gagné dans leurs pays d’origine.


On oublie trop souvent que la majorité des ONG sont à vocation religieuse. Vision mondiale est le chef de file de ces nouveaux missionnaires. Pour travailler pour cette organisation, il faut démontrer son adhésion aux principes chrétiens. Dans un éditorial publié sur le site de l’organisation, Dave Toycen, Président de Vision Mondiale se présente comme un dirigeant chrétien et rappelle que les Écritures indiquent que souvent les crises humanitaires ont mené au partage de l’Évangile et à l’expansion de l’Église. Vision Mondiale ne fait pas cavalier seul. En décembre 2011, Louis Farrakan, le dirigeant de la Nation of Islam est allé faire la morale aux Haïtiens et il leur a promis 3 usines de traitement des eaux. L’ONG Act of Mercy est dirigée par une église texane. Crisis Response international conditionne ses services pour qu’ils servent d’abord à reconstruire le Royaume de Dieu. Secours Catholique enracine son action dans l’Évangile et dans l’enseignement social de l’Église. Développement et Paix est une organisation catholique qui fait des interventions inspirées des valeurs de l’Évangile. En plus des centaines d’ONG qui offrent du pain au nom du père et du fils et du Saint Esprit, toutes les religions ont trouvé dans ce pays un terrain fertile pour passer le message de Allah, de Yahvé, de Jehovah et de toutes les autres divinités qui promettent la vie éternelle aux résignés et la résolution de la crise par un miracle.

Les ONG sont en Haïti pour y rester.

4La présence des ONG est la forme la moins dispendieuse et la moins controversée que prend l’impérialisme. Elle permet aux gouvernements qui les financent d’être présents sur un territoire sans s’y imposer par la force et sous le couvert du devoir de protéger les pauvres et les opprimés. Les distributions de nourriture, d’hébergement temporaire et l’absence de projets qui font appel à la prise en charge par les Haïtiens sont des approches infantilisantes qui maintiennent les Haïtiens dans la dépendance, la charité et l’attentisme.


Les opérations des ONG sont par définitions des interventions à court terme. Pourtant, elles n’ont pas de stratégies de sortie et elles ne transfèrent pas leurs expertises aux organisations haïtiennes. Action contre la faim prétend desservir 1 218 344 personnes en Haïti. À ce compte il ne faudrait pas plus de 8 ONG pour nourrir toute la population haïtienne. ACF est en Haïti depuis plus de 30 ans et n’a toujours pas de stratégie de sortie.

L’amélioration de l’indice de développement humain comme stratégie pour sortir du sous-développement

Pour sortir de la pauvreté, l’État haïtien doit améliorer son rang au classement de l’Indice de développement humain, une condition qui permet de se positionner comme un potentiel partenaire économique.PourAmartya Sen, Prix Nobel d'économie en 1998, l’absence de démocratie est la principale cause des famines. L’économiste ajoute qu’à partir du moment où l'Inde a eu un gouvernement démocratique, en 1947, elle n'a plus connu de famin . Chaque fois que les risques augmentaient, les gouvernements ont été forcés par l’opposition et les médias à prendre des mesures pour repartir les ressources alimentaires. Il faut retenir des théories de Amartya Sen que c’est plutôt à l’État de droit, élément central de la démocratie que revient la responsabilité du développement des capacités et du mieux-être des individus. Le sous-développement d’Haïti est causé par l’incapacité des gouvernements à proposer une stratégie de participation à l’économie mondiale et par l’inexistence d’un État capable de concrétiser un éventuel plan. C’est à l’État que revient la responsabilité de mettre en place des mécanismes pour permettre aux citoyens de développer leur plein potentiel, de vivre en santé et de mener des vies productives qui répondent à leurs intérêts et à leurs aspirations. Le développement humain ne peur se réaliser sans un État structuré et capable d’établir un plan pour faciliter la création et la répartition de la richesse. L’État doit voir à l’amélioration de la capacité des individus à produire la richesse mais aussi de pouvoir en profiter.

La capacité d’indignation, moteur du changement social

En 2010, le Rapport mondial sur le développement humain soulignait que 6 États arabes figuraient au top 10 en matière de progression de l’IDH; Le Maroc, l’Algérie, Oman, l’Arabie saoudite, la Tunisie et la Libye.En 2010, la Tunisie se classait dans la catégorie des IDH élevés, avec une espérance de vie moyenne de 74 ans et une majorité d’enfants inscrits à l’enseignement secondaire.Les Libyens avaient une espérance de vie de 74,8 ans. Leur taux de scolarisation était de 88,9% et le PIB par habitant était de 14,985$ (xi) . Malgré l’ingérence étrangère dans la révolution libyenne, on peut croire que la progression de l’indice de développement humain a été un catalyseur de changement dans ces pays. Plus éduqués et en meilleure santé, les citoyens et les jeunes en particulier étaient mieux équipés pour comprendre leur situation, exiger des changements, protester et lutter pour de meilleures conditions de vie. Le Rapport de 2010 disait aussi que les personnes qui atteignent un niveau d’éducation supérieur et voient leur niveau de vie augmenter sont plus aptes à participer de façon significative à la vie publique (xii) , ils sont capables de s’indigner. Même si c’est moins évident en Libye, le changement de régime en Tunisie est le résultat du développement de la capacité d’indignation des laisser-pour-comptes.


Il n’y aura pas de changement en Haïti tant et aussi longtemps que les Haïtiens ne retrouveront pas leur capacité d’indignation. Malgré un classement peu enviable au palmarès du développement humain (158 sur 187), les Haïtiens ont déjà fait la preuve qu’ils sont capables d’exiger et d’obtenir des changements politiques, économiques et sociaux. Ce sont les citoyens qui ont chassé Duvalier en 1986. En avril 2008, avec une semaine d’émeutes de la faim, ils ont entrainé la chute du Premier ministre Jacques-Édouard Alexis.


5 La vie sous les tentes, l’insalubrité, la crise du choléra et toutes les autres conditions de vie infrahumaines auraient dû faire augmenter les tensions sociales, provoquer des manifestations, voire même des émeutes. Puisque le Gouvernement, l’État et les organisations internationales sont incapables de réaliser des projets structurants et concertés, ils doivent faire patienter les victimes. Ainsi, les ONG sont devenues des agents de contrôle des masses qui comblent les besoins de base pour réduire le besoin de revendication. Des centaines d'ONG inventent des projets qui contribuent à réduire les risques d’explosion sociale. L’éloge de la capacité de résilience des Haïtiens est un discours bien orchestré par ceux qui travaillent à éviter le chaos social. La résilience est la capacité d’une communauté à comprendre sa situation, à se relever, se réinventer et à faire des projets d’avenir malgré l’adversité. La stratégie centrée sur les ONG tue la résilience, déresponsabilise, anéanti la capacité de revendiquer et réduit la possibilité de bouleverser le désordre établi. Le cas des Maisons Laprise est un bon exemple qui illustre à quel point les Haïtiens sont exclus des débats et des actions liées àla reconstruction. Le manque d’appropriation des solutions par les personnes affectées et l’absence de résultats combinés à cette stratégie de contrôle des masses pourraient très bien devenir le type d’adversité capable d’éveiller les consciences.


Merci de votre attention.

Frédéric Boisrond MBA
Président-Directeur général
Solutions Feedback Actif
www.feedbacktivite.com
fboisrond@feedbacktivite.com

P.S. Après ma présentation, un représentant de la Croix-Rouge a contredit mes propos en affirmant que les abris fabriqués par Maisons Laprise avaient été conçus pour durer plus de 10 ans. Il a ajouté que la Croix-Rouge avait embauché 3000 Haïtiens pour le projet.


Selon les informations que j’ai obtenues auprès de Maisons Laprise le 3 juillet 2012, SNC-Lavalin et la Croix-Rouge canadienne recherchaient un produit avec une durée de vie approximative de 5 ans.


Maisons Laprise croit avoir utilisé des matériaux qui pourraient prolonger la durée de vie. De plus, selon Maisons Laprise, pour que l’on puisse espérer que ces abris dépassent les 5 ans prévus, il faudrait qu’ils soient bien installés, protégés du soleil et des insectes dont les termites.


En ce qui concerne l’embauche des Haïtiens et puisque ma présentation portait sur le fait que l’argent de l’aide soit dépensé dans le pays donateur, j’aurais aimé que la Croix-Rouge fasse la démonstration que les 3000 travailleurs haïtiens ont gagné autant d’argent que la soixantaine de travailleurs québécois embauchée à Montmagny. Malheureusement, La Croix-Rouge canadienne n’a pas répondu à mes demandes d’informations.

Les photos sont la propriété du Centre Mandela-King


(i) AFP, parue dans La Presse, 10 avril 2012
(ii)http://www.acdi-cida.gc.ca/chine
(ii)Trade and Investment Team Office of Economic Growth U.S. Agency for International Development (USAID), La contribution des États-Unis au renforcement des capacités liées au commerce, Septembre 2003, Washington, USA
(iv)ACDI, Rapport sur les plans et priorités pour la période se terminant le 31 mars 2010
(v)http://www.ats-sea.agr.gc.ca/ase/3613-fra.htm
(v) http://www.mdeie.gouv.qc.ca/...
(vi) ACDI, Énoncé de politique en faveur d'une aide internationale plus efficace, Septembre 2002
(vii) Soumission présenté par Droits et Démocratie à l’Agence canadienne de développement international, Les nouvelles approches du programme canadien d’aide internationale, Montréal, 6 décembre 2001
(viii) Anne Duhamel, L’aide économique américaine et la sécurité dans les Amériques, Groupe de recherché sur l’intégrité continentale, Université du Québec à Montréal, Cahier de recherche 01-02, Juin 2001
(ix) Grégoire Allix et Laurence Caramel, Le Monde, 15 juin 2009
(x) http://hdrstats.undp.org/fr/pays/profils/LBY.html
(xi) PNUD, Rapport sur le développement humain 2011, Durabilité et équité : Un meilleur avenir pour tous, ISBN-13: 978-92-1-226037-2, New-York, 2011

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